|
L’un des problèmes majeur qui se pose au formateur en insertion auprès de jeunes en difficulté est le manque de motivation. Le jeune qui va mal mais qui a envie de s’en sortir dispose d’une énergie avec laquelle le formateur peut avancer, ce qui est gratifiant. Mais il y a des jeunes qui malgré la motivation et le soucis de « faire avec » du formateur opposent une résistance basée sur une passivité extrême. Ce comportement peut même devenir la norme de référence du groupe de jeune en insertion et servir de base à une identité collective alors même que le formateur souhaiterait que le modèle d’identification soit plus axée sur le monde du travail.
L’adolescent a besoin d’un modèle et de se sentir sécurisé. Les multiples bouleversements de l’adolescence tant sur le plan physiologique que psychologique provoquent souvent une montée de l’angoisse. Il s’enferme alors dans un mutisme et un déni et pense que c’est la meilleure façon de se protéger de ce qu’il sent en lui.
La désaffiliation
Robert Castel préfère au terme d’exclusion celui de désaffiliation. Il part du principe que l’identité d’une personne se construit à partir de deux types de groupe d’appartenance :
le groupe familial au sens large (famille biologique ou d’adoption, amis, groupes divers...),
le monde du travail.
Quand une personne perd son travail mais qu’elle conserve des liens avec son groupe d’appartenance, le noyau identitaire n’est pas menacé même si il s’en trouve affecté. Il existe des personnes qui ont un travail mais qui n’ont guère de liens sociaux en dehors de celui-ci. Elles sont en situation de vulnérabilité. Quand une personne n’a plus de travail et qu’elle perd ses liens avec son groupe d’appartenance, il y a rupture de son noyau identitaire. Elle est alors en situation de désaffiliation.
Pour certains jeunes, la valeur travail n’existe pas en tant que telle car ils connaissent trop peu de personnes qui travaillent dans leur entourage. Les sources de revenus illicites sont davantage valorisées. La construction de l’identité ne se fait pas alors sur des valeurs liées au monde du travail. La bande de jeunes constitue alors la principale source d’identification. Dans une démarche d’accompagnement vers une insertion sociale et professionnelle, le formateur est appelé à travailler avec cet état de fait.
Les avantages du groupe de pairs
Dans la bande, le jeune va trouver une certaine forme de protection. Il va se sentir exister en étant agglutiné dans une même masse qui réagit à l’unisson. Le fonctionnement du loup peut-être comparé à celui de l’homme en général. Le besoin de vivre en groupe, la hiérarchisation entre mâles et femelles, la domination qui détermine les rapports de force, les attitudes de défense du territoire ne sont pas sans rappeler certains réflexes primitifs.
Chacun vit la même chose et il est possible de se comprendre à demi-mot. Les relations sont fondés sur la recherche du semblable. Il est rassurant de se retrouver avec des personnes ayant le même vécu. Tout est décidé dans l’instant à un âge qui a du mal à se projeter et à différer dans le temps. Chaque bande adopte des signes de reconnaissance distinctifs (rap, skate, skin, gothique...)
La durée de vie de la bande peut être courte et la période des flirts vient souvent y mettre fin. L’adolescent en mettant la vie familiale entre parenthèse cherche à se séparer des repères anciens. La déresponsabilisation individuelle provoquée par le sentiment de force du groupe peut occasionner des dérives.
La bande, le jeune et le formateur
Il ne s’agît pas de stigmatiser les bandes mais de reconnaître que cela peut-être une forme de socialisation utile à un moment de la vie. Il faut également respecter cette prise de distance avec le monde des adultes. Plutôt que de juger, l’adulte peut se demander à quel besoin insatisfait correspondent certains comportements dits anormaux. Quand le jeune n’arrive pas à combler ses besoins, il peut en résulter une contrariété générant une agressivité mal gérée. L’adulte peut reformuler ce qu’il comprend du comportement qu’il constate. S’agit t-il d’un besoin de reconnaissance, de repère, de réalisation de soi, d’identité ? Les réponses sont multiples (proposition d’activité, rappel à la loi, médiation...).
Il s’agît de trouver un équilibre entre la confiance et l’autorité, la considération de la bande et le respect de la vie en société ainsi que le respect du rôle de chacun.
Le dialogue avec le formateur pourra aider le jeune :
à ne pas devenir esclaves des normes du groupe,
à construire une place qui lui soit propre et qui tienne compte de ses facteurs personnels.
Plus l’entrée dans la vie active est retardée et plus le phénomène de bande dure. Le mot bande pourrait être remplacé par celui de groupe qui est moins péjoratif.
A travers des enregistrements d’émissions de télévision ou des articles de presse, il peut être intéressant dans un module « connaissance de soi » de réfléchir avec les jeunes en insertion au phénomène du groupe d’appartenance.
Paul Roy
Pour plus d’informations : Le journal de l’animation n°60 juin-juillet 2005 |